La couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se rencontrent.
C’est pourquoi elle apparaît toute dramatique au vrai peintre. Paul Cézanne En 2001, Jacques Thomann avait ramené d’un voyage en Extrême-Orient un remarquable carnet de croquis. Ces dessins étaient la notation de scènes vues lors du séjour dans des villes, l’esquisse de paysages plus ou moins brièvement observés lors de déplacements en autobus; ils s’accompagnaient de notes personnelles sur l’atmosphère de ces lieux ainsi que de citations d’un auteur qui avait, près d’un siècle auparavant, parcouru le même pays et dont la lecture avait peut-être influencé le choix de son itinéraire. Certaines pages de ces carnets étaient des aquarelles mais la plupart étaient des dessins exécutés au crayon de couleur et comportaient aussi des étiquettes de produits achetés sur place, des tickets des moyens de transport utilisés. La spontanéité de ces carnets de voyage m’a paru révélatrice d’un rapport très personnel de Thomann à la couleur. Tandis qu’il laissait à ces « papiers collés » la fonction de fixer la couleur «locale», les couleurs effectivement rencontrées et particulières à ce pays lointain, c’est avec les couleurs des quelques crayons choisis ici, avant son départ, qu’il transcrivait sans se soumettre à quelque réalisme chromatique, les contours et un peu de la substance des choses, des personnages et des animaux représentés. L‘art de Thomann s’est depuis toujours fondé sur une singulière activité de la couleur. Par la transparence de ses nombreuses couches, par les contrastes de luminosité de ses rapprochements, par ses épanchements voire ses coulées à la surface de la toile, elle faisait émerger, dans ses peintures des années quatre-vingts, de larges étendues d’espaces indécis à moins qu’au contraire elle ne nous plongeât par son éclairage dramatique au coeur de scènes réunissant mystérieusement plusieurs personnages. Plus tard, dans les séries intitulées Rocking stories ou Les vies silencieuses, des êtres et des objets - cette fois familiers de l’artiste - devenaient les foyers d’où rayonnait un surprenant foisonnement de teintes, des présences chaleureuses qui transparaissaient, nimbées d’une brume multicolore. C’est une tout autre dynamique de la couleur qui s’est imposée au peintre quittant, dans cette Suite pour un paysage figuré, les mondes imaginaires ou la douceur des intérieurs pour s’exposer à l’univers touffu et changeant de son jardin. Le choix pour ces toiles d’un format étiré en longueur répond moins au désir d’embrasser un large champ de vision, censé riche de multiples détails et animé par la variété des jeux de lumière, qu’à la nécessité d’offrir à un nombre limité de couleurs, libérées de toute fidélité à celles des choses figurées, des aires - ou mieux: des durées - bien distinctes de déploiement. Celles-ci en effet se distribuent de manière très apparente à la surface de la toile soit selon une succession de « bandes » reprenant les limites du cadre ou parfois appuyées au contour d’un objet, soit au gré d’affleurements imprévisibles, dessinant des formes dépourvues de toute référence assignable et d’autant plus présentes qu’en elles se rend visible l’Inconnu de la peinture au sein de la représentation d’un environnement supposé familier. Entendu communément au sens de la diversité des moments d’un même lieu: le jardin, il est directement impliqué dans le titre de plusieurs toiles, tels : L’éveil du jardinier, Après la pluie... et indirectement évoqué dans l’allusion à une dimension sonore, musicale présente dans : Du chant des oiseaux ou Fruits au bandonéon... D’une manière proprement picturale, une oeuvre intitulée Arc-en-ciel aux buissons semble offrir au regard la décomposition ralentie sur toute la largeur de la toile d’une lumière intérieure, étalant comme au long d’un spectre des bandes de couleur opaques à toute figuration qui s’interrompent un instant pour laisser éclater un feu d’artifice de formes multicolores. De même, dans le Banc aux clématites, des flux de différentes couleurs, au cours libéré pour cette fois de toute géométrie, entrent en contact les uns avec les autres, entraînant alors dans leurs tourbillons la fragilité des formes qu’ils charrient. A l’inverse, une oeuvre intitulée Rosa, mais où alternent des bandes bleues et grises, semble n’avoir esquissé en noir la ramure d’un rosier que pour pratiquer à la surface de la toile des fissures et des cavités ouvertes sur un vide obscur. La survenue de tels évènerments dans le champ de la toile n’est pas la seule modalité sous laquelle le Temps s’avère porté par les jeux de la couleur: lorsqu’elle se dispose en bandes ou en nappes sur l’espace élargi d’un dessin au tracé plus continu ou lorsqu’elle superpose sa trame à l’image d’un plateau de fruits, la surface même de la toile semble elle-même animée d’une ample vibration qui, selon la teinte utilisée, rapproche puis éloigne de notre regard les objets figurés ou certaines zones de l’image et cela sans égard pour la fixité de leurs distances relatives dans l’espace représenté. Le motif du jardin se prêtait en pratique mieux que nul autre à un tel dévoilement pictural . Sous l’apparence d’une mise en forme humanisée de la nature sauvage, le jardin impose en effet à l’impatience de voir apparaître les formes et les couleurs désirées qu’elle accepte au moins partiellement l’existence de rythmes étrangers à la temporalité humaine, une activité souterraine dont les formes et les relations d’interdépendance se laissent mal circonscrire ou maîtriser tout autant que d’étonnantes disproportions de taille non seulement entre des plantes mais entre les divers moments de la vie végétale. Une expérience picturale choisissant de s’attacher à ce motif et de mettre ses moyens à l’épreuve de ce tout autre qui lui est cependant si quotidiennement proche ne pouvait manquer d’en ressentir et d’en traduire les effets dans sa ressource la plus intime qui demeure la couleur. |