Jacques Thomann, artiste peintre

Ligne voyageur - textes

Voici des cranes

Voici des crânes, des têtes, des bustes d'hommes en devenir, d'êtres qui se réincarnent.
Lambeaux de peau, nerfs, tendons, muscles, vaisseaux capillaires se greffent sur l'os,se nouent, se ramifient, injectés de sang et d'humeurs, substances vitales qui éclaboussent d'arborescences la feuille de papier, l'imprègnent, la tachent. «Ligne Voyageur», irrigue chacune des pièces, enveloppe comme d'une poche amniotique les figures plus ou moins embryonnaires qu'il révèle et protège.

"Ligne Voyageur" magnifie, rehaussée d’un sonore chromatisme, la reptation frémissante du trait, ça serpente, ça fuse, ça gicle, ça crépite, ça vibre, ça vit. La peinture se fait chair. Soit dit en passant, toute tentative de taxonomie (figuration - abstraction) s’avère ici obsolète.
Or, nous dit Jacques Thomann, «Ligne Voyageur» fut élaborée au retour d’un voyage «en terre d’Arabie» et très précisément en l’antique pays d'Edom (Jordanie), un désert fort semblable à celui des visions d’Ezéchiel :

«La main de Yahvé fut sur moi, et il m’emmena par l’esprit de Yahvé, et il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d’ossements. Il me la fit parcourir parmi eux en tous sens. Or les ossements étaient très nombreux sur le sol de la vallée, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit: «Fils d’homme, ces ossements vivront-ils ?». Je dis: «Seigneur Yahvé, tu le sais». Il me dit : «Prophétise sur ces ossements. Tu leurs diras : Ossements desséchés, écoutez la parole de Yahvé. Ainsi parle le Seigneur Yahvé à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit, et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau et je vous donnerai un esprit, et vous vivrez, et vous saurez que je suis Yahvé ». Je prophétisai comme j'en avais reçu l'ordre.
Or il se fit un bruit au moment où je prophétisais; il y eu un frémissement et les os se rapprochèrent l'un de l'autre. Je regardai: ils étaient recouverts de nerfs, la chair poussait et la peau se tendait par dessus (...)».

Quoique l’artiste ne se soit jamais référé à ces versets bibliques et que je puisse affirmer, d’accord avec lui, que les pièces de « Ligne Voyageur» ne sont en aucune manière des « illustrations » (objets nullement dépréciatifs du reste ), toutefois, à rebours d’une adéquate intelligence , je lis en ces versets l’improbable mais acribique « ekphrasis » des peintures de l’entière série : une cuisine de réanimateur. A cet égard, l’on n’aurait pas tort de lorgner aussi vers tels romans prométhéens de Mary Shelley et Howard Phillips Lovecraft . Certains des tableaux de «Ligne Voyageur» comme suturés , constituent des polyptyques: «disjecta membra » (ou abacules de mosaïque - l’artiste, selon ses propres dires, s’est souvenu de celles de Madaba et de Khirbet -al - Mukhayyat aux motifs cernés de noir), réorganisés ligaturés, afin de former un «corpus», corps dans son entièreté. Articuler les tableaux en polyptyques ne serait - ce pas alors rendre manifeste ce que chacun d’eux, pris isolément, ébauche, à savoir un processus de recomposition ?

«Ligne Voyageur» s’acharne à revivifier les ombres errantes de «L'intranquillité», une série d’huiles sur toile qui donne à voir - choses innommables follement séduisantes mais léthifères, qui n’appartiennent plus à la vie mais point encore à la mort - les figures même d’une aporie.

S'il est vrai que, dans l'œuvre peint de Jacques Thomann, la figure humaine est essentiellement une métaphore de la peinture, la réincarnation de celle–là, signifie le renouveau de celle-ci: un souffle démiurgique l'anime.

Régis Hueber
1998


Copyright Jacques Thomann